288 pages
2026
Coup de cœur
« Ce conflit n’est pas son choix, mais celui des généraux qui ont abandonné leurs troupes en 1940. Celui des politiciens qui ont lâché les Français en accueillant l’ennemi sans se battre, les mains levées. (…) Comment rester en vie. » p.164
Un marché noir
Paris, sous l’Occupation, 1941-1944. « L’envahisseur allemand » est partout sur le territoire, aidé par le régime de Vichy qui a capitulé après la débâcle de 1940. Le régime a mis en place des tickets de rationnement tandis que « les vainqueurs » pillent le pays, s’affichent dans les grands hôtels et les palaces pour faire bombance. C’est « la paix », toute relative, voulue par le maréchal Pétain.
Mais tandis que les uns s’amusent et ripaillent, les Français — et plus particulièrement les Parisiens — crèvent de faim. Tout est réquisitionné ou rationné. Les queues devant les commerces s’allongent pour trois fois rien. On manque de tout : médicaments, vêtements, bois et vivres. Comment survivre quand il n’y a plus rien… ou presque ?
C’est ce quotidien de privation qui sert de toile de fond au roman de Bérénice Pichat, où la faim devient le moteur principal de l’intrigue. S’installe alors un marché noir ou marché parallèle, clandestin et illégal, qui se généralise pour faire face aux pénuries malgré la sévère répression sous pression de l’Allemagne nazie. Mais quand la faim tenaille les entrailles au quotidien, les interdits volent en éclat et la morale devient un luxe d’avant-guerre.
Servane et Paul, l’illusion et le pragmatisme
C’est ainsi que dans la première partie du livre, Servane, adolescente de 17 ans, intègre sans le savoir le réseau du marché noir — et du marché gris — par l’entremise de son amie Rosa. Ce réseau, mis en place par un certain « Grégoire », fait d’elle une livreuse puis une agente de liaison. À bicyclette, elle sillonne les rues de la capitale et les chemins de la campagne environnante, lieux d’approvisionnement où la terre nourricière offre toutes ses promesses.
Pour Servane, ces trajets à vélo sont à la fois une échappatoire et une nécessité : ils lui permettent de manger, de se sentir utile et de croire qu’elle agit pour la bonne cause. Laquelle ?
- Celle de faire un pied de nez aux Allemands en les volant à leur tour
- Celle de nourrir l’illusion d’une participation à la Résistance
Peu à peu, la frontière entre résistance et marché noir devient de plus en plus floue.
Puis s’ouvre la seconde partie du roman, consacrée à Paul. Paul ? C’est un touche-à-tout : entreprenant, prudent, débrouillard… Un « mercanti » ou un profiteur, comme on les appelle. Ancien militaire engagé au Maroc, démobilisé lors de la débâcle, Paul survit. Il nage en eaux troubles, côtoyant l’ennemi dont il devient un « ami » ou un collaborateur très utile. Il a la bosse du commerce et rien ne l’effraie : il trouve tout, même ce qui est introuvable. Le luxe ? Sa spécialité. Contre monnaie sonnante, Paul achète, stocke, revend et amasse des sommes colossales.
Une construction binaire captivante qui brosse avec finesse les personnalités contrastées des deux protagonistes, au cœur d’un Paris aux abois mais tragiquement organisé. Tension, espionnage, mensonges et trafics dessinent la mentalité d’une époque où la conscience morale s’affronte au quotidien avec un pur pragmatisme de survie.
» Entre les chemins de campagne de Servane et les salons feutrés de Paul, se dessine une époque où tout se monnaye, même la conscience. Un face-à-face saisissant sur les « nuances de gris » de l’Occupation, où la faim devient le moteur de tous les trafics. «
Quatre années nuancées de gris
Un marché noir ne propose ni héros magnifiques, ni méchants unilatéraux, mais des êtres humains pris dans un système qui les dépasse. Bérénice Pichat nous plonge dans une période historique difficile et, passionnée d’Histoire, j’ai adoré. Son roman est immersif, fluide, et montre que, sous l’Occupation, la morale n’est plus une évidence : elle devient une question de survie, de compromis, de choix impossibles. Un marché noir ne parle pas seulement de trafic, mais d’un monde où tout se négocie :
- La nourriture
- La loyauté
- La conscience
Servane et Paul incarnent ces ambiguïtés souvent jugées après-guerre, et encore de nos jours. Tout n’est pas noir ou blanc, mais gris : quatre années nuancées de gris. Illusion et nécessité, pragmatisme et désenchantement.
Dans un monde en guerre, le bien et le mal ne sont plus des évidences. Servane et Paul naviguent entre des solutions imparfaites pour continuer à vivre. Les repères moraux sont brouillés. Sont-ils nécessaires dans ce contexte ?
Une polyphonie littéraire
C’est précisément cette ambiguïté qui m’a marquée en tant que lectrice. Tout comme le style littéraire propre à Bérénice Pichat, découvert lors de son premier roman La Petite Bonne (clic sur le lien pour lire mon avis sur Babelio). J’y retrouve cette même écriture sobre, tendue, efficace, à la fois précise et sensible, qui rend les personnages d’autant plus touchants.
- La prose narrative : sobre, brute et profondément sensorielle
- L’italique : une immersion intime dans les pensées clandestines et le flux intérieur des personnages
- Le dactylographié : à travers la figure de Madame Émilie, la concierge qui voit tout et sait tout, ces feuillets prennent l’allure de rapports de surveillance officieux, instaurant une atmosphère de suspicion permanente
- Les vers sans ponctuation : de véritables trouées poétiques qui traduisent la poésie du tragique et la beauté qui résiste
Cette diversité de formes donne au roman une richesse et une profondeur rares, et permet de multiplier les points de vue sur une même réalité.
Bérénice Pichat est un écrivain sur lequel il faudra compter. Un style propre et une narration qui tient en haleine et nous bouleverse.

