Collection Série noire
2026 (rentrée littéraire)
432 pages
« Rien n’a tellement bougé depuis la fin des guerres indiennes, résume Winona. » p.64
« Winona avait raison ; ce voyage en terres indiennes nous a changés, de manière définitive. » p.384
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Lakota ? un peuple, une langue
Les Lakotas sont un peuple amérindien sioux du Dakota du Sud. C’est aussi, une réserve indienne créée en 1889 : Rosebud (en référence à la bataille de Rosebud Creek, 1876) et une langue transmise par tradition orale.
Lakota ? C’est aussi l’indienne de sang mêlé, Winona, pour les Wasichus ou Shappa « tonnerre rouge ». « Après trois semaines en forêt, Winona a changé de nom, adopté Shappa, le tonnerre rouge qui gronde dans un ciel noir. » p.334
C’est une guerrière : descendante par sa mère de Crazy horse, chef indien et vainqueur de Little Big Horn en 1876. Persévérante, endurante, déterminée, incarnant la figure engagée, elle réclame vengeance et justice :
- Pour son père, Jake Crow Dog
- Pour Spirit (nièce de Two Bears, retrouvée violée et assassinée)
- Pour les Lakotas (disparitions d’indiennes)
Car cette quête de la vérité recherchée, est aussi une réconciliation avec ses racines et sa tribu : tradition, culture, vision. Ce roman, c’est une quête identitaire. Partagée entre deux cultures, il lui faudra faire un choix.
Suicide ou assassinat ?
Jake Crow Dog est repêché dans le fleuve Mississippi. Noyade, affaire classée. Circulez, y’a rien à voir. Ah, c’est un Indien ? Et Alors ??? Il s’est suicidé, évidemment, l’alcool aidant.
Winona et son frère Duane, ses enfants, refusent le verdict donné par les autorités. On l’a tué ! A qui profite le crime ? Pourquoi ?
Ce duo fraternel attachant part sur les routes mener l’enquête. Tout commence dans le Dakota du Sud, dans la réserve de Rosebud et celle de Pine Ridge.
D’une œuvre à l’autre : des échos
Caryl Férey brosse un portrait sans concession de la condition amérindienne et prend fait et cause pour ce peuple, toujours opprimé.
En cela, le roman me fait penser à :
- Cette excellente trilogie «Mille femmes blanches » de Jim Fergus
- Au film oscarisé de Kévin Costner « Danse avec les loups » et le fameux « Tanka » (extrait)
- À la série TV « 1923 » (extrait) où la jeune squaw s’échappe d’un orphelinat catholique
- Ehawee, la tante de nos deux héros (sœur de Jake) raconte les sévices reçus dans cette institution
Polar noir et réquisitoire social
C’est un polar violent et un thriller haletant : enquête, meurtres, trafic humain et disparitions de jeunes indiennes, corruption et vengeance sanglante.
Un roman géopolitique dénonçant les conditions économiques et sociétales de la société américaine actuelle reposant sur un lourd passif avec les guerres indiennes de 1875-1876 :
- Batailles de Rosebud Creek et de Little Big Horn : traité de Fort Laramie, bafoué
- Massacre de Wounded Knee en 1890
- Vol et pillage des Black Hills (terre sacrée des Sioux)
- Parcage humain dans des réserves
- Description des réserves indiennes abandonnées et livrées aux trafics de drogues (méthamphétamine et fentanyl), à l’alcool et à la pauvreté structurelle (taux de chômage exponentiel)
- Racisme systémique
- Suprématie blanche ou le seul Dieu est le dollar : profit, enrichissement personnel, corruption et trafics, détournement de fonds (Casinos)
- Indifférence des institutions
Écologie et spiritualité Sioux
Un roman écologique, également, à travers lequel, l’auteur fait la part belle à la nature dans des descriptions immersives : bison (tanka), coyote, aigle, paysages… et nature surexploitée, entreprise de forages quand les Lakotas, eux, font corps avec elle.
Ils savent l’écouter, la regarder, la sentir, disposant d’un lien spirituel, une communion sensuelle et mystique envoûtante avec la Nature dont ils sont très respectueux car tout est cyclique.
« Il [Shane White Eagle], un Cheyenne ouvre constamment ses oreilles et ses yeux, reçoit les messages des bêtes, des pierres, des arbres et de l’herbe. Il ne sait pas lire dans les livres, mais dans la vie que personne ne voit plus. » p. 280
Une immersion culturelle chez les Sioux avec
- Les visions
- Le Pow-Wow
- Les rites
- Les traditions…
On entend les tambours résonner, le calumet circuler, les esprits tomber sur nous, les chants monter vers le ciel. On entre en lien avec le « Grand Esprit » ou « Wakan Tanka ».
Nous ne sommes pas dans le chamanisme classique et traditionnel, mais bien dans une résistance culturelle et politique. Caryl nous emmène dans un autre monde qu’on veut détruire coûte que coûte.
Style brut et roman polyphonique
Une écriture blanche, froide et brutale, incisive et tranchée. C’est haletant, riche en suspens. L’action ne faiblit jamais, les évènements se succèdent à un rythme effréné.
Et, cependant, il y règne une certaine poésie, un érotisme sauvage et passionnel (magnifique scène où Duane et Spirit se donnent l’un à l’autre) ainsi que des élans contemplatifs sur les grands espaces de l’Ouest américain.
C’est une œuvre forte qui s’impose à la fois comme :
- Un plaidoyer violent contre le système et le gouvernement américain
- Un néo-western sombre et profondément engagé
- Un roman polyphonique à deux voix portées d’abord par Duane en première partie, puis par Winona dans la seconde
Ce changement de perspective apporte une vision complémentaire et poignante de leur histoire amérindienne et de leur enquête, selon la perception propre à chaque protagoniste.
Même si ma sensibilité personnelle conserve une légère préférence pour la faune africaine d‘Okavango, ce nouveau titre confirme le talent de Caryl Férey pour lier la noirceur du thriller à la mémoire des peuples oubliés.
Pour aller plus loin ?
Prolongez votre immersion en terre amérindienne avec la trilogie de Jim Fergus.
À travers le journal intime fictif de May Dodd, Mille femmes blanches retrace le destin poignant de femmes intégrées à la tribu des Cheyennes en 1875. Une fresque historique inoubliable sur la mémoire amérindienne, saluée par Jim Harrison comme « splendide, puissant et engagé »
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